Lettre #6 – 28 juin 2020

Cette lettre sera probablement la dernière, nous avons eu besoin de l’écrire pour glisser vers autre chose et finir le partage de ces réflexions par un retour sur le terrain, au milieu des choses. Nous y racontons notre micro-voyage à l’étang de Berre, partageons encore quelques contributions (désolé.e.s pour celleux que nous n’avons pas réussi à intégrer dans nos chemins), et relayons des liens vers des projets engagés autour de l’étang.

 

Récit d’une cavale pédestre improvisée entre Vitrolles et Saint-Chamas

 

Repartir marcher. Reprendre le dehors.
Le CDI avait une histoire avant le confinement, il vient d’une expédition. L’expédition Pamparigouste. Nous étions partis explorer les rives de l’étang de Berre, à la recherche d’une île disparue, Pamparigouste, à moins que cela ne soit l’étang lui-même qui ait disparu… 

 

On a alors repris la marche. Retourner sur les rives de la petite Mer de Berre pour faire ré-atterrir notre pensée tout en n’oubliant pas ce qui nous est arrivé. Ne pas oublier à quel point ce sol nous avait manqué, et la brutalité avec laquelle on a pu en être coupé.e.s.
Se remettre dedans. Et on ne pouvait rêver plus propice à mettre nos pensées à l’épreuve que cet étang sacrifié aux rêves industriels, qui a dû apprendre, et apprend encore à se muscler la vitalité contre les dévastations. On y trouve un endroit qui demande d’étirer nos pensées, comme une drôle de salle de gym, où aucune histoire ne se laisse raconter trop facilement.
C’est la dernière lettre du CDI, cette micro aventure éditoriale de confinement.
Nous espérons vous retrouver bientôt, avec vos corps qui marchent, du côté de l’étang.

 

Bande d’annonce de Montre-moi ton étang : histoire d’une grande lagune oubliée.

LIRE le récit d’une cavale pédestre improvisée entre Vitrolles et Saint Chamas

 

Entre Asie et Polynésie, ensauvagement et industries, les inventeurs nous dépaysent, nourrissent notre imaginaire de la diplomatie et organisent des retrouvailles discrètes avec l’étang.

 

Jean-Pierre et le piragolo 

Une histoire de navigation furtive qui relie un bateau polynésien, les ingénieurs de Dassault, un aviron, des loups et quelques mouettes

Nous avions rencontré Jean-Pierre l’an passé, lors d’une journée collective de nettoyage des rives et de plantation de zostères. On avait adoré son invention, que Dalila avait baptisée Piragolo (contraction de Pirogue et Pédalo). On avait oublié de prendre son téléphone, on l’a cherché, on ne l’avait plus retrouvé. Mais ce matin sur la plage des Merveilles il est là…

 

Jeff et la glace de Berre

Une histoire gustative qui relie des cabanons, des pipelines, la Thaïlande, Manosque, une plage et des mûres sauvages

On ne se lasse jamais de raconter l’histoire de Jean-François. Né à Berre-l’Étang, ses grands-parents possèdent l’un des cabanons qui servaient de guinguettes aux ouvriers de la pétrochimie locale, à l’embouchure de l’Arc. Plage de Champigny, il accumule des souvenirs de gamin à un moment où l’étang se dégrade rapidement. Mais même au pire de son dérèglement, l’étang sera toujours un bel hôte pour les anguilles, l’or vert, de quoi pour un minot vivre des aventures, apprendre des manières de faire et former des attachements avec ce paysage aux confins. 

Comme beaucoup à Berre-l’Étang, Jeff deviendra finalement technicien de l’industrie pétrochimique, mais pas n’importe quel technicien : “Jambonneur”. Celui qu’on nomme ainsi à de bonnes jambes, car son boulot c’est marcher, marcher sur des pipes invisibles pour lesquels le premier acte de surveillance reste la capacité d’observation humaine pour imaginer la racine qui pousse trop profond, la plante qui aime les fissures, le projet de piscine du voisin. Jeff a “son” pipe, toujours le même, qu’il arpentera des dizaines de fois. C’est le pipe Géosel, celui qui conduit le pétrole dans les cavités de stockages creusées dans les montagnes de sel de Manosque. 

Plus tard il voyagera un peu. La Thaïlande le marque, il en reviendra avec des idées et son copain de route avec une compagne, qui deviendra son associée pour créer Thaï de glace, une petite échoppe qui fabrique “en direct” de la glace à partir de fruits frais. Un savoir faire diplomatiquement ramené sur les rives à découvrir ici.

 

 

 

Alexandre et l’invention d’une île

Une histoire qui relie un rêve, un bateau, une école d’architecture, un tamaris et quelques récits d’exploration

 

Alexandre travaille au Bureau des guides. Il n’a jamais grandi autour de l’étang et c’est au fil des marches du GR2013 qu’il a peu à peu développé une forme d’amour et d’obsession pour l’étang. Pendant le confinement il entretient une correspondance intense avec le photographe Geoffroy Mathieu qui lui aussi fait partie de cette expédition Pamparigouste lancée depuis un an. Enfermé chez lui Alexandre rêve du dehors, rêve de l’étang, rêve de navigations.

A la sortie il retrouve les plages de coquillages et les tamaris, il continue de rêver, et invente une île. Écoutons-le…

 

 

Récits et descriptions pour nous re-sensibiliser aux autres vivants

3 inventions non humaines par Dalila Ladjal

Si votre chaussure vous irrite le pied, mettez-y une feuille de molène. — (Henry David Thoreau, Le Mot et le Reste, 2018, p. 44)

La molène ou l’Invention du feu

La molène – ou bouillon blanc Verbascum thapsus est une grande inflorescence jaune que nous avons croisée dans les terres de Calissane, sur les hauteurs de l’Oppidum de Constantine. Ses feuilles, duveteuses et couvertes de poils étoilés étaient utilisées comme allume-feu par les boulangers. Sa hampe florale ressemble à un grand chandelier, et elle était enduite de poix, de résine ou de cire pour être utilisée comme torche lors de longues processions nocturnes au Moyen-âge. 

 

L’Aristoloche pistoloche ou l’invention des armes

L’Aristoloche pistoloche est une plante à fleurs brunes en forme d’urne et aux feuilles en forme de coeur qui pousse sur les sols calcaires. Sa pollinisation implique le “piégeage” temporaire de petits insectes: des poils, placés vers le bas, empêchent l’insecte de ressortir. Les poils tomberont après fécondation, libérant l’insecte chargé de pollen.  Pourquoi l’insecte se laisse- t’ il inlassablement piéger ? Est-ce l’odeur, nauséabonde pour nous, mais très attractive pour la mouche qui est irresistible ? Le piège poilu serait-il agréable ? J’ignore la réponse, mais cette plante a vraiment l’air d’entretenir de nombreux rapports fusionnels, comme avec la Proserpine zerynthia rumina, un incroyable papillon inscrit sur la liste rouge des insectes protégés de France, dont c’est la plante hôte. Adulte, il pond ses oeufs au revers des feuilles dont la chenille se nourrit presque exclusivement. La chenille est si bien adaptée à l’ingestion de cette plante toxique que l’acide aristolochique contenu dans les feuilles qu’elle ingère la rend toxique pour ses prédateurs. 

 

Le lièvre des mers (aplysie) ou l’invention du troisième sexe

J’ai observé ces mollusques gastéropodes dans le port de Martigues à l’invitation de Jean François Mauffrey, maître de conférence en écologie au LPED. 

Les lièvres de mer sont hermaphrodites. Lors de l’accouplement de deux individus, chacun d’eux emploie successivement l’un ou l’autre de ses sexes. Quand d’autres aplysies voient un accouplement, elles s’y joignent, ce qui conduit à des accouplements collectifs pouvant rassembler un grand nombre d’individus. Dans ce cas, les animaux peuvent mobiliser en même temps leurs organes mâles et femelles et le temps passé augmente avec le nombre de partenaires participants. Autre fait étonnant, les aplysies trompent leurs prédateurs, des langoustes, grâce à un jet d’encre visqueux nommé opaline, cette sécrétion perturbe les organes olfactifs du crustacé et le détourne de sa proie. Ce serait « le premier cas connu d’un système de défense fondé sur l’activation des sens du prédateur », étonnant ! 

Leur présence, ici, dans le port nous intrigue. En posant la question aux pêcheurs, nous découvrons que les lièvres de mer sont régulièrement pris dans les filets puis rejetés dans le port, ce qui nous donne l’occasion d’observer et d’assister à l’étrange accouplement de ce drôle d’animal.

 

La Sonde humaine

Les pêcheurs utilisent des sondes pour recueillir lors de leurs navigations des informations utiles à leur usage de l’étang. Les scientifiques en font de même pour collecter les données nécessaires aux divers protocoles d’analyse de l’eau, ou de l’air. Et si nous tentions de percevoir notre propre corps comme une sonde humaine…?

 

Poil limon : nos poils catalysent les limons en suspension dans la colonne d’eau, les sédiments charriés par la Durance colorent nos poils d’un brun intense, pour qui voudrait voir une version plus velue de soi-même.

 

Cheveux courant : lécher son doigt pour mieux sentir le vent ou laisser sa tignasse pour celleux qui le peuvent aller danser dans le sens du courant…

 

Sel langue : ça fait quoi comme goût une eau saumâtre ? Est-ce que j’ai la bouche aussi asséchée qu’avec de l’eau de mer ?

 

Peau température : nager dans la confluence des eaux au delta de la Touloubre, passer du froid au chaud, comme dans les douches de piscine municipale.

 

Granulométrie des pieds : le pied s’enfonce, il y a envasement : c’est un sol en train de se former, pas très stable, pas très propice à de l’habitat. Le rocher pleins d’anfractuosités : cachettes pour pleins de monde.

 

Zostères qui s’enroulent autour de ton pied : oulala, c’est un écosystème qui s’invente.

 

Oreille clapotis des vagues et force du vent : les voileu.x.ses le savent.

 

 

 

 

Camille et le rêve éveillé du sanglier 

C’est notre seconde soirée de bivouac, il fait bon, pas de vent.

 

La veille sur les rives nous avions eu cette grande discussion à propos de comment trouver notre place pour la nuit en compagnie des moustiques. Camille avait alors renoncé à partir sur l’île du delta de l’Arc et se réjouissait d’autant plus de retrouver le dehors nocturne. Sauf qu’il a fallu de nouveau composer avec les autres habitants des lieux…

 

 

Retour d’expériences, récits de nos tentatives et de nos explorations personnelles, écrits, dessins, témoignages, tout ce qui peut participer à vivre le présent et préparer l’après qui est devenu maintenant

 

 

Ex-voto par Dominique Poulain

Dominique, dès le 21 mai, nous adressait une question qui résonne encore : comment garder le souvenir de ce qu’il s’est passé ? Elle nous raconte un voyage à travers des traces de mémoires encapsulées dans nos têtes, sur nos murs, des Pyrénées à la Bonne Mère en passant par Paris. Elle annonçait déjà ce qui deviendra les balades de déconfinement de la coopérative Hôtel du Nord : fabriquer de la mémoire collective pour résister à l’oubli. 

Je suis tombée sur ces images, ce matin… Des images d’une islandaise à Paris, Laufey Helgadottir… Dans une rue du 19ème arrondissement… Étonnants voyages du cerveau… Toujours au milieu des Montagnes Pyrénéennes ce 21 mai 2020, je me suis retrouvée tout en haut de la « Bonne Mère » à Marseille (autrement dit : la Basilique de Notre Dame de la Garde)… Il y a encore quelques années, – jusqu’en 2000 en tous cas (!) , sur les murs de la grande nef, noircis par la fumée des cierges, on pouvait voir des centaines et des centaines… d’ex-voto. Lire la suite…

 

Découvrir les balades “Marcher le confinement”

 

 

Balade immobile par Sébastien Mariat

Balade immobile dans une cours de Noailles où le regard va de détails en détails. Dessin crayons dorés et argentés sur papier noir – 21 par 29,7 cm. Sébastien nous confie un dessin de confinement.

 

Le jour d’après par Christophe Modica

Christophe fut l’un des compagnons du CDI confiné. L’autre mouvement, normal ou anormal, on ne sait plus trop, a repris et il nous écrit.

Bonjour à toutes et tous.

Durant les dernières semaines de confinement, je me suis remis à composer et jouer de la musique. Voilà, j’ai pondu mon son le 26 mai 2020 🙂

C’est une forme jouée en live et enregistrée à la maison. Elle n’est pas parfaite, elle mérite d’être retravaillée. Mais je pars avec le BEGAT pour deux semaines et je n’aurai pas le temps de revenir dessus dans les prochains jours. Alors je vous la livre telle qu’elle est. Elle s’intitule « Le jour d’après », elle dure 16’40 ». Elle est fragile. Si vous n’avez pas une paire d’enceintes qualitative, je vous invite à l’écouter au casque.

Je vous embrasse.

À bientôt.

cmodica · LE JOUR D’APRÉS

 

Des initiatives à découvrir, des appels à participation, des réseaux d’engagements

 

S’engager

*Youth Climate (Vitrolles)
*L’Etang nouveau (Etang de Berre)
*L’ADMR (Saint Chamas/Miramas)
*L’Etang maintenant (Vitrolles)
*Nosta Mare (Rognac)
*L’étang de s’y mettre (Saint Chamas)

Soutenir

Le collectifs soutien migrants 13

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Regarder

Deux documentaires diplomates pour découvrir l’étang de Berre :
*Montre moi ton étang
*Une seconde nature 

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Se régaler

Thaï de glace

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Se retrouver

Grange du clos Ambroise

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Observer

Les oiseaux : Birdnet 

Les plantes : PlantNet 

Le CDI c’est quoi ?

Né des pratiques d’exploration du Bureau des guides du GR2013 et des habitants marcheurs de la coopérative Hôtel du Nord, le CDI est un lieu d’échange et de réflexions collectives, de textes, podcasts, musiques, films qui résonnent particulièrement avec la situation, ou qui permettent de prendre une tangente.

Il prendra pour l’instant la forme d’une newsletter contributive pour partager des initiatives, des pensées, des textes mais aussi des jeux et des protocoles pour mettre à l’épreuve notre manière d’habiter le monde et en ramener des récits, des dessins, des photos, n’importe quoi. Le CDI est une tentative de poursuivre les aventures commencées tout en réinventant le voisinage dans un monde confiné.

 

Le CDI c’est qui ?

Des habitants, des artistes, des citoyens qui aiment marcher et explorer pour mieux habiter et se relier, et toutes celles et ceux qui le veulent ou le voudront.

 

Toutes propositions de contribution (textes, dessins, vidéos…) sont bienvenues à l’adresse suivante : CDI@gr2013.fr