Lettre #4 – 18 avril 2020

Noélie, une amie en Normandie, nous a partagé trois maximes qui lui sont apparues durant son confinement :
1) « Tout ne s’explique pas »
2) « Je ne suis maître de rien »
3) « Toute chose nécessite de s’entendre comme un « ça arrive ».
Et peut-être qu’il nous fallait un peu de silence pour que d’autres histoires nous arrivent… 

 

Partage des réflexions et de pensées pour préparer demain dès aujourd’hui maintenant qu’on ne peut plus espérer qu’il soit comme hier…

 

Faire silence

On revient, on tourne en boucle, on fait une volte. Après la dernière lettre nous voulions directement partir vers les grands procès, ou les grands tribunaux, ou en tous cas vers une version potentielle d’une assemblée fabulée qui nous permettrait de redire ce à quoi on tient et de ne plus se laisser pouvoir dire “c’est comme ça, on n’y peut rien”.

 

Mais nous n’y arrivions pas. Quelque chose a été déstabilisé. Comme si le chemin à prendre pour y arriver avait perdu de son évidence. On revient sur Nastassja Martin (voir Lettre #2) : La faillite du langage. Il n’y a plus rien de satisfaisant dans le stock d’interprétations disponibles pour exprimer ce que l’on vit. On ne peut plus ranger dans les cahiers habituels. Aucune histoire ne paraît satisfaisante.
Nous avons relevé entre nous les expressions qui révèlent cette faillite, lorsque les yeux tombent dans le vide et qu’un peu béatement on lâche :

 

Mais c’est complètement dingue…
ou “Mais qu’est-ce qui va se passer ?
ou encore “Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?

 

Ces expressions qui évidemment ne sont pas ce que l’on veut dire, ni ce que l’on pense, mais qui sont un aveu : nous ne savons pas comment dire.
Noélie, une amie en Normandie, nous a partagé trois maximes qui lui sont apparues durant son confinement : 1) « Tout ne s’explique pas« , 2) « Je ne suis maître de rien » et 3) « Toute chose nécessite de s’entendre comme un « ça arrive« .
Et peut-être qu’il nous fallait un peu de silence pour que d’autres histoires nous arrivent.

 

Vinciane Desprets nous murmure à l’oreille :
Monsieur Palomar entend le sifflement des merles dans son jardin. Il écoute leur dialogue. Et il constate qu’après chaque sifflement, un silence s’installe. « Et si le sens du message se trouvait dans la pause et non dans le sifflement ? » se demande-t-il. « Si les merles se parlaient précisément par leur silence ? […] Un silence, apparemment identique à un autre silence, pourrait exprimer cent intentions différentes. »
Me revient en mémoire ce que l’ornithologue Thierry Aubin avait appris, après bien des années de recherches : c’est par les temps de silence que sont convoyés des éléments essentiels de signification dans les dialogues chantés des alouettes des champs.
Nous voilà donc comme Palomar, avec nos vies en retrait, à entendre à nouveau les oiseaux. Je ne voudrais pourtant pas qu’on s’imagine que nous ne les entendons uniquement que parce que nous serions plus tranquilles, moins sollicités (quoique, bien sûr, cela ne soit ni à négliger ni surtout à oublier). Mais ce serait faire comme si les oiseaux eux-mêmes n’avaient pas leur propre point de vue sur ce qui nous arrive, comme s’ils n’avaient rien à dire sur ce qui nous a rendus autrement présents à eux. Peut-être se disent-ils que notre silence signifie qu’enfin nous leur laissons un temps de parole ? +++

 

Laisser la parole

Et puis, c’est une défunte qui est venue, comme nous relier à nos premières lettres. Nous dire que nous avions été trop vite. Elle nous a obligés à être plus attentif.ve.s à ce que nous disent nos morts et à ce que la mort demande à la vie.

 

Lettre de Natacha : […] Sa mort est devenue notre mort, et chacu.n.e de nous ici, s’en est emparée et l’honore à sa façon, en l’intériorisant et en faisant une expérience qui nous rend encore plus présent et à l’écoute de ce que nous disent avec insistance nos morts. Et nos morts prennent de plus en plus de risques aujourd’hui à nous le dire : “Souvent je vous entends dire qu’enfant vous aviez l’impression que le temps était bien plus vaste, infini, ouvert. C’est maintenant, au présent, que l’épaisseur du temps se vit, se partage, et ça ne se négocie pas.” +Lire plus+

 

Laurent et Christophe avaient aussi engagé une conversation sur le sens qu’on peut donner à la mort dans notre monde où la tragédie propose non pas de choisir entre vivre ou mourir, mais de vivre à tout prix. Christophe nous en propose une lettre, Laurent un temps d’écoute
Mercredi 15 avril 2020
Finalement, la mort réapparaît dans nos vies. Depuis si longtemps nous l’avions chassée de nos existences. Nous en étions quasiment arrivés à nous croire immortels. Avec l’aide des crèmes antirides, des pommades pour maintenir la peau douce, des vitamines et autres régimes chimiques pseudo naturel pour maintenir notre corps en forme, nous avons chassé la vieillesse, pour la sortir de nos vies. En repoussant ainsi l’image de la mort, en rangeant dans les tiroirs de l’oubli l’idée même de la mort, nous étions sur le point de l’oublier.
Même notre vocabulaire s’est adapté à nos nouvelles vies démortifiées. Les vieux ont disparu, seuls le troisième âge, les seniors ou les personnes âgées sont encore là. Plus personne ne meurt, nous disparaissons, nous nous éteignons, nous nous en allons. C’en est fini du temps où nous mangions les pissenlits par la racine. Terminé le privilège d’avoir une belle mort. Seules demeurent les vies réussies. Plus besoin de partir à la retraite, les seniors ne sont pas vieux, ils sont pleins de vie. Travaillons plus longtemps ! À soixante ans, nous sommes encore dans la force de l’âge. Nous sommes détenteurs de l’expérience que les jeunes n’auront jamais.
OK Boomer ! Voilà que la Mort revient dans la vie.  +Lire plus+

 

Agnès nous l’a dit. Avec ce confinement elle a commencé à se sentir vieille. Vieille dans le sens où elle avait déjà beaucoup vécu, et comme si cette histoire n’était plus son histoire, comme si c’était le traumatisme de trop. Elle a aimé, vécu passionnément, traversé mille aventures face à ce monde, maintenant, elle voulait pouvoir se reposer, les choix qu’elle a faits, elle les a faits, ceux qu’elle n’a pas faits, elle ne les a pas faits.

Mais cette catastrophe sanitaire la cloisonne chez elle. Ce n’était pas facile de devenir vieille dans ce contexte, aussi subitement. La mort devient une option qui n’est plus si loin. Mais, peut-être, nous a-t-elle dit, que finalement c’était bien de pouvoir devenir vieille. De s’assumer porte parole d’un temps révolu, mais qui agit encore et qu’il faut garder vivant. Et elle nous a dit suite à la lecture du texte de Christophe, qu’elle avait compris un truc… Remettre la mort à sa place, c’est remettre la vieillesse aussi à sa place, c’est remettre tous les âges à leurs places. Une fois que t’as eu 8 ans, 20 ans, 30 ans, 60 ans, tu l’as pour la vie. Le seul âge qu’on a pas c’est celui qu’on a pas eu. Et ça donne un sens au temps. Ça nous permet de lutter contre l’homogénéisation du temps. Ça fait qu’il ne passe pas pour rien.

 

Contaminés et vivants

Nous avions aussi croisé sur notre chemin ce texte de Yves Citton, qui nous invitait à faire nôtre la viralité. Nous sommes dans un temps où les choses ont une drôle de plasticité, les institutions, nous-mêmes, nos rapports, tout semble pouvoir être remodelé un peu plus que d’habitude. Et c’est ce potentiel qui permet une autre viralité que celle mortifère du COVID-19 et son traitement étatico-médiatique. Rendre viral ce qui donne à la mort la possibilité de raconter à la vie. Ce silence que nous avons rencontré a comme laissé la place à ce que nous soyons contaminé par autre chose que le mortifère. Une contamination qui pouvait nous rendre plus vivants.

 

Comment faire que Covid-19 ne soit pas simplement le nom d’une crise sanitaire, que les pouvoirs en place, politiques comme économiques, s’efforcent déjà de résorber en neutralisant ses effets déstabilisateurs ? Comment en faire l’occasion d’un retournement, d’une vraie catastrophe pour le néolibéralisme et l’extractivisme dominant ? Quel bout de code de virus informationnel pouvons-nous insérer dans nos circulations médiatiques pour reprogrammer nos modes de valorisation ? Qu’est-ce qui nous contraint ou nous permet de penser le virus, qui puisse réorienter drastiquement les affects communs sur lesquels repose tout pouvoir en place ? +Lire plus+

 

On voulait alors être viraux, nous-mêmes pratiquer une viralité de ce qui nous importe. Mais le doute est immense. Comment résister à nos sentiments d’impuissance ?

 

Marielle : Je ne conçois pas de changement venant du haut. Je ne vois qu’une seule manière de changer les choses : en partant de chacun, des petits groupes auxquels chacun appartient. Et si la parole, l’attention ne circule pas, est confisquée ou réservée à certaines personnes, que jouer des coudes est la seule réponse pour se faire entendre, on reproduit ce que nous critiquons à plus grande échelle. Les esprits noircissent ou s’évaporent, ça prive le groupe de cerveaux joyeux, enthousiastes, motivés et force de propositions. Quand les choses ne sont pas appliquées de manière micro, je n’arrive pas à passer au macro.
Tout ça est trop important pour moi : vivre en accord à chaque instant, prendre soin.De la plus petite cellule —>au groupe —>à l’immense système. Je dois me rendre à l’évidence, je crois dur comme fer en l’effet papillon.
Voilà ces quelques mots juste pour que vous sachiez où j’en suis dans ma tête. Je zoom et dézoom et comme « on est trop nombreux » ma théorie tombe à l’eau / c’est décourageant un matin sur trois (oui y’a deux matins où ça va bien parce que j’ai la mémoire courte !).

 

Tisser entre les lignes

Et alors Julie nous fit une grande proposition emmêlée :

Comment revenir dans le monde ?
Comment retrouver la marche et le fil de nos trajectoires, dans le tissu mouvant du vivant ?
Se remettre dans les fils du vivants, y tracer une trajectoire et se laisser contaminer par les autres. Il nous fallait trouver un protocole pour l’expérimenter avec nos corps. Chercher, malgré le confinement, à se laisser hybrider par les trajectoires que dessinent les vivants sur la terre. Ce fut la balade virale, puis la plongée dans les lignes…

 

Je pensais, à la 4ème semaine de confinement, que notre marche métaphorique se serait un peu stabilisée, apaisée et nous avec.On avait pas mal produit dans les premières semaines et là on avait su ouvrir le temps pour à la fois aller donner de l’énergie dans nos quartiers en organisant l’entraide sociale, et laisser tranquillement se préciser l’imaginaire qui avait été dessiné dans la lettre #3, celui des grandes assemblées, des parlements et des grands tribunaux.
Et puis ça ne s’est pas passé comme ça, puisque plus rien ne se passe comme on projette que ça pourrait se passer.
Et puis j’ai eu finalement envie de vous raconter une histoire de fils et de traces, une histoire de tissage qui nous rend plus vivant.e.s.
En fait au départ ce n’est pas vraiment parti de notre lettre #3, mais plutôt d’une correspondance avec un ami qui s’interroge sur les sentiers métropolitains et ce qu’ils nous proposent, à la fois comme supports d’autres histoires de nos villes et comme lignes d’existence en tant qu’habitants de ces villes.
Avant le confinement, nous avions prévu d’aller beaucoup marcher pour échanger sur tout cela, sauf que cette ligne- là, celle de la marche, s’est interrompue. +Lire plus+
Julie terminait sur ce texte de Morizot, un mythe sur la trame du vivant dans lequel chaque fil portait des bouts de codes des autres fils. On voulait alors apprendre à pratiquer cette viralité entre-tissée, et comme le reste du vivant, apprendre à réajuster nos cartes des menaces.

Peut-être ainsi, seulement ainsi, contaminés par le plus de trajectoires possibles, viralisés et tissés par nos marches, nous pourrons aller vers une forme des parlements.

 

Des jeux, des protocoles, des expériences à tester pour apprendre à respirer sous l’eau.

 

 

Récit-Tuto : La balade virale

À lire comme une histoire de confinement ou comme une expérience inspirante, à chacun.e d’apprécier.

Petite histoire.
Le premier jour du confinement nous avons décidé d’aller marcher à côté de chez nous avec notre groupe de confinement (moi, ma voisine et nos deux enfants) dans lequel possiblement à ce moment-là pouvait encore s’intégrer Agnès et Fahtia, elles-mêmes voisines « confinantes ».
Les deux groupes ne sont pas arrivés en même temps au point de rdv. Nous avons décidé de nous donner des indices (photos, légères transformations du chemin) pour se retrouver malgré tout.
Ce jeu « contraint » nous a donné l’envie d’expérimenter par la suite une marche « ensemble et séparés », ce qui nous semblait possible et à propos dans le confinement naissant.
Puis la réalité s’est installée, les attestations, l’éloignement, les débats avec les autres et nos intérieurs sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire, la peur aussi. Chacun est reparti de son côté, dans son cocon ou sa prison, souvent un peu des deux à la fois.
 
Nous avons continué à échanger à distance, à lire, à chercher le juste chemin d’une pensée à la fois ouverte et respectueuse de cette période d’”ajustements”.
Nous n’avons plus parlé de notre envie de trouver les moyens de marcher reliés.
3 semaines sont passées.
Le jeudi 9 avril, nous nous sommes retrouvés pour la première fois « en vrai » à quelques un.es pour assembler les colis du réseau d’entraide tout juste structuré à la Cité des arts de la rue, pour soutenir comme on peut ceux qui vivent dans les cités du nord.
Ce fut joyeux et ça faisait du bien, quand même, de sortir de l’ordinateur et des voix hachées du téléphone. Nous avions prévu de nous retrouver à un peu plus pour le vendredi, jour de distribution. Mais l’équipage alimentaire s’avéra au complet, pas besoin de nous.
De nouveau une faille, un trou dans l’agenda et dans la carte. Le rdv était pris au nord, nous décidons de le maintenir, l’histoire le permet.
Entre temps s’est invitée, en plus de l’imaginaire de se rassembler d’une manière ou d’une autre, l’idée que la situation actuelle invite aussi à explorer le champ de la vitalité, de la viralité.
Marcher comme un virus, combiner un peu de son code à un autre code, s’agencer, avancer en fabriquant avec l’autre, se relier encore mais autrement, en se contaminant entre humains et non humains.
L’idée aussi peut-être du loup tant décrit dans nos lectures de Baptiste Morizot, la trace (alors que tous les jours se rend plus présente cette autre réalité du traçage numérique, comme pour le virus, les mots déplient leur polysémie).
Alors nous nous sommes dit qu’il était temps d’expérimenter cette triple consigne:
– marcher distancié,
– marcher ensemble,
– marcher comme un virus, et parfois se poser la question du loup, ou du pisteur.
Règles du jeu :
Nous sommes 6 grands enfants, prêts au jeu de piste et à la chasse au trésor…
Lire le Tuto-récit

 

Appel à contribution de rêves

Depuis le début de nos lettres, l’intuition que nous pouvons apprendre du partage de nos rêves et de nos cauchemars nous habite.
Nous aimerions vous proposer d’écrire (ou d’enregistrer avec votre téléphone) vos rêves et nous les envoyer sur l’adresse CDI@gr2013.fr
Ils nourriront notre réflexion et si vous en êtes d’accord pourront être publiés sur le site collecteur de rêves Slumber report ou enregistrés dans le cadre des “Lectures faites maison” concoctées avec Radio Grenouille.

 

Juliette a commencé…
Antoine m’a invité à rejoindre son isolat de confinement, chez Natacha. J’arrive en début de matinée, avec mon sac sur le dos que je dépose dans la cuisine. Je rencontre Natacha, à la sortie de son réveil, de ses rêves. Elle devait chercher un endroit où se cacher, mais tous les endroits à sa portée étaient trop exigus que pour la contenir tout entière. Tant bien que mal, elle a cherché à se cacher dans le bac du congélateur au-dessus de son frigo.
Tous les matins, nous nous croisons et prenons des nouvelles au réveil de ce qu’il s’est passé durant nos nuits. Quelques jours passent, et Antoine, la tête qui dépasse au dehors de son cabanon, me raconte avoir passé la nuit avec des injonctions schizophréniques. Nous ne pouvions toujours pas sortir de chez nous, mais nous ne pouvions plus rester à l’intérieur. Il traverse la nuit avec cette incessante question, où donc aller maintenant ? Alors que nous ne pouvons ni être dehors, ni être dedans ? A cela, il décide de se cacher dans la housse de son ordinateur, endroit lui aussi trop exigu. Je pense moi aussi à ces nombreuses nuits où je rêve que je n’ai plus de place, où marcher, où m’asseoir, où vivre.
Nous rassemblons nos rêves, ceux de places à prendre, à trouver, à chercher, à être. Cela devient d’autant plus important à l’écoute des femmes de Greenham Common (voir Lettre #3) qui nous racontent leurs rêves et nous rappellent ce qu’ils peuvent dessiner comme communs politiques potentiels.

 

Pour trouver dans la littérature et la poésie des pistes et du soin.

 

Être une bande et peu importe l’espèce !

Ça parle beaucoup de traçage numérique ces derniers jours, et on se dit qu’il est important de redonner sens aux traces qui nous réveillent plutôt qu’à celles qui nous endorment. Pour poursuivre le tissage de cette lettre, on a envie de tirer encore un peu le fil de Baptiste Morizot avec un texte qui raconte ses pistages du loup, cette fois sous l’angle de la bande…
Manières d’être vivant, Episode 6, par Baptiste Morizot
Le blizzard a commencé à nous pousser, il amenait un brouillard très dense, les traces des loups nous embarquaient dans la forêt loin de notre chemin de retour.
Nous avons dû les abandonner, en disant au revoir, pour peiner à skis vers le col où nous étions garés.
Après quelques kilomètres, la neige a commencé à tomber, et nous sommes arrivés à la combe de la veille.
A la perpendiculaire de notre tracé, nous sommes tombés sur la piste de La meute, qui avait quelques heures tout au plus : ils étaient passés le matin même, comme au trot de parade, clan souverain, d’abord sur une seule ligne, puis explosion en delta d’individus en croisant le sentier humain. À nouveau, cet effet senti d’une dynastie féodale, pourquoi ? Les traces ont une tonalité d’existence caractéristique ici : un message expansif, démonstratif, presque m’as-tu-vu, très détendu, roulant des mécaniques, ne se cachant pas un instant. Pas du tout les traces fébriles du chamois, ou vigilantes et en lisière du chevreuil, non : en plein soleil, en plein milieu, nonchalantes, curieuses, exploratrices, vectorisées par un groupe qui rassure et donne de l’assurance. Il y a quelque chose d’éthologique, au-delà de l’humain, dans l’effet de bande : quelque chose qu’on a tous ressenti, parfois du dedans, dans un bar entre amis, et souvent du dehors, quand on est dans la rue, un effet “quand on arrive en ville”. L’effet de bande est une ascendance animale partagée par plusieurs espèces, celles qui se sont aventurées dans cette forme de vie sociale originale. C’est une convergence existentielle. Du dedans : en bande on est plus fort, plus assuré, moins inhibé.
Moins personnel, plus acéphale et en même temps plus fort en gueule ; du dehors : une bande fait un peu peur, elle a une membrane qui l’entoure, elle est son propre territoire. +Lire plus+

 

 

Retour d’expériences, récits de nos tentatives et de nos explorations personnelles, écrits, dessins, témoignages, tout ce qui peut participer à vivre le présent et préparer l’après.

 

Histoires d’arbres par Sarah Kreder

En s’imaginant arbre, Sarah traverse la nuit, dessine et fait parler les images dans le noir.
Et si on regardait autrement ? Et si, à chaque fois qu’un arbre se retrouvait seul, entouré de béton ou toute autre matière inerte, c’était un confinement ? Et si, les arbres étaient confinés ? Et si, comme nous aujourd’hui, privé de liberté, c’est ce qu’il se passe pour chaque arbre mal planté?
Sans pouvoir bouger,
Dans un espace restreint, où l’on ne peut plus s’étendre, ni créer de lien.
Où la connaissance n’est plus transmissible, l’entraide et les besoins vitaux sont inaccessibles,
la chute est irréversible.
Où la peur règne, indescriptible, les maladies et tempêtes gagnent, impassibles,
et la survie semble impossible.
Et s’ils avaient le choix, seraient-ils si corruptibles ?
Rien ni personne n’est invincible,
Alors, sommes-nous si incorrigibles ?
Lors d’une nuit d’insomnie je me suis amusée à écrire dans le noir, alors déjà ça m’a vraiment détendue, et puis j’ai écrit ce texte, pour m’apercevoir que beaucoup de mots n’étaient pas écrits comme je le croyais, que l’espace que je pensais prendre était tout petit, etc.
Alors dans des moments d’angoisse, je fais ça pour prendre de la distance avec la fausse réalité que j’aperçois.
Penser. Et si on essayait de penser le monde de demain en changeant notre perception, en essayant de voir autrement, peut-être même sans nos yeux ?
C’est à cause/ou grâce à tout ce que nous voyons, à nos habitudes déjà ancrées, que l’on a du mal à imaginer autre chose.
Peut-être que, si on s’amusait à essayer des petites choses jamais faites jusqu’alors, on pourrait envisager autre chose. Et peut être que ça peut commencer par observer et prendre conscience de ce que l’on croit déjà. Avec des choses très simples, que tout le monde peut faire, seul, n’importe où.
Essayer d’écrire, de dessiner, de parler ou marcher, d’explorer notre quotidien en supprimant un de nos sens. La vue par exemple.Qu’est-ce qu’on aperçoit ? Qu’est-ce ce que l’on croyait savoir ? Ce qu’on croit savoir est-il bien réel ?
Réexplorer notre quotidien. Faire l’expérience d’un espace que l’on côtoie tous les jours, en étant l’observateur de nous-mêmes.

 

Souvenons-nous du prix de la liberté par Marion Bottaro et M.

Marion écrit à deux voix, la sienne à laquelle elle propose d’associer celle de son amie M. et qui fait récit de 4 jours de marche clandestine quelque part dans la Drôme.
C’est étrange j’ai vraiment la sensation que mon monde s’est rétréci. Je ne sais pas pour vous, mais tout mon environnement est ridiculement petit. A tel point que partir au-delà du kilomètre autorisé me paraît une mission incroyable. Je comprends ça comme un signe d’habituation à la situation. Mais non c’est terrible !
Faire preuve de résilience résonne comme une acceptation, une défaite, une soumission atroce.
Je me plais alors à imaginer un futur proche sorti d’une histoire de science fiction (car c’est bien ce qu’on est en train de vivre .. un roman de SF) où le monde n’aurait jamais retrouvé un train de vie « normal ». Les rassemblements seraient restés illégaux, tout divertissement extérieur aussi, le tout accompagné bien sûr d’un système de surveillance et de contrôle hyper poussé. Alors je me rassure en imaginant la manière dont je m’y prendrais pour initier la résistance et participer à l’organisation de guinguettes, de fêtes, de concerts et plus largement de tout un monde parallèle, clandestin.
Jamais on ne pourra totalement nous retirer notre liberté d’agir. On aura toujours le choix de refuser et de faire autrement.. Même si c’est illégal.
Oui, ça me fait du bien, .. ça me permet de me projeter, bizarrement…
Ceci fait écho au récit en images d’une amie qui habite en Drôme. Elle nous raconte 4 jours de marche – clandestine justement – la semaine dernière..

 

« Passant, souviens toi du prix de la liberté »
Depuis un an, je rêve d’élucider ce qui se cache au-delà des collines derrière chez moi.
J’ai beau l’avoir vu sur les cartes, et aperçu depuis les trajets en voiture, le paysage me restait en partie étranger, il m’en fallait faire l’expérience avec mon corps. Partir à pieds de la maison en sac à dos, avant c’était juste un gros potentiel satisfaction : mais maintenant qu’on a besoin d’attestation pour sortir de chez soi, c’est une solution d’évasion. Dans cette randonnée étrange, mes choix de marcheuse ne sont pas guidés seulement par la couleur des balises et par les promesses d’une belle vue ou d’un coin sauvage sur les lignes d’une carte, mais du début à la fin c’est ma condition de marcheuse clandestine qui conditionne mes pas. +Lire plus+

 

Avant-derniers instants par Laurent Petit, psychanalyste urbain

Laurent Petit joue depuis pas mal d’années à psychanalyser nos territoires et nos sociétés. Notre rapport fuyant à la mort et la possibilité d’un suicide collectif en mode Gaïa apparaît depuis longtemps dans ses conférences délirantes (qui sortent des sillons). Nous avons engagé la conversation…

 

Cher CDI,
Pas facile de réagir sur de l’actualité brûlante en tant que psychanalyste urbain, c’est souvent fort maladroit car on ne possède jamais le recul nécessaire lorsque le traumatisme est en train de se faire…
Je vais quand même tenter d’analyser la situation en me mettant à la place des chauve-souris, j’ai quelques éléments de réflexion sous la main que je vais essayer de mettre bout à bout mais ça risque de me prendre quelque jours voire quelques années.
Un des premiers signifiants que j’ai pu détecter est l’anagramme de chauve-souris qui nous fait souche à virus !
En attendant, j’aurais envie de vous proposer un petit exercice philosophique d’intensité 4 sur l’échelle de Socrate.
En modélisant à l’extrême, le coronavirus se retrouve face à une société occidentale qui refuse obstinément de mourir sachant que cette société est elle-même composée de gens qui refusent obstinément de mourir.
Face à ça, le coronavirus n’a aucune chance de réussir dans son envie inconsciente (ou pas) de sauver la planète (et la plupart des espèces en train de disparaître) en essayant de réduire sensiblement notre population.
En fait, nous n’avons pas été suffisamment préparés… Pour que la prochaine épidémie de coronavirus ait de meilleures chances de réussir, il faut tout simplement apprendre à accepter la mort voire, mieux encore, d’apprendre à mourir dans la bonne humeur.
Tout l’enjeu de la philosophie consistant à accepter de mourir sans en faire une maladie, j’invite donc toute la communauté humaine à se réconcilier avec la mort par des petits exercices de sensibilisation dont voici un premier exemple sous la forme d’un petit bijou radiophonique. Le voici, il s’appelle Derniers instants.
Essayez d’écouter cette émission dans la position allongée, c’est encore mieux pour méditer sur ce qu’on peut aussi considérer comme un grand moment de libération…
Bon voyage ! …
L’or en petit

 

Des initiatives à découvrir, des appels à participation, des réseaux d’entraide.

 

Signer

*Non au plan de sauvetage des entreprises polluantes.
*Pétition en soutien aux habitants délogés de le rue d’Aubagne.

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Soutenir et s’entraider

*Soutien aux enseignant.e.s

Plate-forme d’entraide AOUF :

Née des besoins d’entraide suite aux effondrements de la rue d’Aubagne, le collectif d’entraide AOUF met en place une plateforme numérique pour aider et être aidés.
On vous signale notamment l’opération Massalia Couche System, une action solidaire de récupération de produits d’hygiène pour les femmes et les enfants (couches, tampons, serviettes, savons…), en partenariat avec Emmaüs Pointe Rouge et le collectif AOUF.
*Regroupements du Nord :
Ça se regroupe au Nord de Marseille, autour de la Cité des Arts de la Rue pour le 15ème, autour du McDo de St Barthélemy réquisitionné pour l’occasion, et de plusieurs collectifs d’associations sociales et de structures culturelles dans le 14ème.
L’aide concerne principalement l’alimentaire (paniers frais fournis par la Métropole, coupons, colis de denrées sèches via la banque alimentaire et des dons…) mais de belles initiatives autour de la pédagogie, du bricolage et plus globalement du “Faire”, voient également le jour.
Un exemple : le fanzine créé par les habitants-artistes de la Cité des Arts de la Rue.
*Dépister la Marseille Solidaire : une émission pour discuter du confinement, des solidarités et de l’avenir pendant et après la crise sanitaire.

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Danser

Accros ? Si les compiles Zammix apparaissent désormais indispensables à votre survie joviale, veuillez nous contacter et nous vous mettrons en contact avec le fournisseur musical afin que vous puissiez recevoir les prochaines directement dans vos courriels.

Le CDI c’est quoi ?

Né des pratiques d’exploration du Bureau des guides du GR2013 et des habitants marcheurs de la coopérative Hôtel du Nord, le CDI est un lieu d’échange et de réflexions collectives, de textes, podcasts, musiques, films qui résonnent particulièrement avec la situation, ou qui permettent de prendre une tangente.

Il prendra pour l’instant la forme d’une newsletter contributive pour partager des initiatives, des pensées, des textes mais aussi des jeux et des protocoles pour mettre à l’épreuve notre manière d’habiter le monde et en ramener des récits, des dessins, des photos, n’importe quoi. Le CDI est une tentative de poursuivre les aventures commencées tout en réinventant le voisinage dans un monde confiné.

 

Le CDI c’est qui ?

Des habitants, des artistes, des citoyens qui aiment marcher et explorer pour mieux habiter et se relier, et toutes celles et ceux qui le veulent ou le voudront.

 

Toutes propositions de contribution (textes, dessins, vidéos…) sont bienvenues à l’adresse suivante : CDI@gr2013.fr