Lettre #2 – 28 mars 2020

À vrai dire, on pourrait retenir le ”con” de confinement. “Con”, “cum” c’est avec…
Confins : du latin confinium – limites entre deux champs, par métonymie “voisinage” et au figuré “état intermédiaire, passage intermédiaire entre deux situations ».

 

Partage des réflexions et de pensées pour préparer demain dès aujourd’hui maintenant qu’on ne peut plus espérer qu’il soit comme hier…

 

La bonne histoire ?
Conversation entre Clémentine et le CDI
Tout est parti d’une discussion avec Clémentine à propos de l’entretien avec Serge Morand que nous avions publié dans la lettre #1 et de ce que le coronavirus nous dit de la biodiversité. Une discussion sur la capacité du vivant à s’autogérer.
On a vu les fake news pseudo-réjouissantes des éléphants ivres qui s’endorment, et pleins d’autres qui font rêver à la capacité régénératrice de la nature tout en l’infantilisant.
On a repensé à Lynn Margulis qui disait que Gaïa était une “tough bitch” (une belle salope) —> le retour de Gaïa ne sera pas romantique.
La tourmente approchait, nous le savions. Mais comme la plupart d’entre nous je crois, je n’avais pas anticipé qu’en quelques jours je basculerai dans la certitude de vivre un moment historique.
Le temps s’est comme subitement condensé au seuil de l’avenir de l’humanité.
Alors il y a eu ces sentiments qui se sont mis à tourner comme une ronde de chats ébouriffés courant après leur queue : urgence – ralentir – espoir – colère. Ils tournaient vite sans que je puisse discerner lequel je voulais attraper. Ils tournaient, ils tournaient et…
Lire la correspondance

 

Extrait de Résister au désastre, d’Isabelle Stengers

Empowerment et Reclaim sont les maîtres-mots des “sorcières néo païennes” pour mettre en place des processus de guérison, qui rendent capables d’imaginer et agir ensemble. Le féminisme de la deuxième vague a été, dès le départ, un mouvement écologique, au sens où les réunions de prise de conscience qui l’ont nourri dans les années 1970 modifiaient le rapport des participantes à elle-mêmes et à leur milieu. Ce que signifie « le personnel est politique », c’est une mutation : ne pas s’attribuer ce qu’on vit comme souffrance personnelle, comme inadéquation personnelle, comme honte personnelle, sentir comment cela a été suscité, comment nos milieux nous rendent malades. Ce ne sont plus des victimes qui se plaignent mais des êtres qui trouvent des mots pour dire et pour faire passer le caractère politique de ce qui leur est arrivé. Elles sortent d’une situation de dépendance pour trouver des forces dans des situations d’interdépendance. 

Les éditions Wildproject ont mis à disposition en ligne ce livre (ici) ainsi que plusieurs autres publications en écho à la situation.

 

 

Retour à l’anormal
En prolongement de l’échange avec Clémentine, le débat autour du professeur Raoult nous a semblé intéressant. Avec Marielle et Sarah, on a eu cette conversation, que beaucoup ont certainement eu aussi : veut-on un super médecin ou une supère transformation radicale de nos manières de faire société ? Mais aussi : est-ce que ce que l’on voudrait compte vraiment ?
Si la chloroquine ou les cocktails imaginés par le Pr. Raoult fonctionne, bien entendu, on en serait ravi. Ce qu’on a appris du Coronavirus ne disparaîtra pas et on tentera certainement de s’en faire collectivement les porteur.se.s, mais on se surprend à avoir l’impression que c’est encore trop tôt. Qu’on a besoin de plus de temps. On a l’impression que c’est une histoire qui nous capturera trop dans cet imaginaire de la solution miracle. Et que cela nous rendra négligent encore une fois.
Le personnel soignant le dit lui-même : ils ne veulent pas être des héros, ils veulent juste pouvoir faire leur boulot dans des conditions décentes.
C’est la même réponse hâtive que sont les technofix vis-à-vis des mutations climatiques. Comme disait Marielle, c’est l’idée que tu peux faire des bêtises autant que tu veux, il y aurait toujours un génie quelque-part pour sauver la mise. C’est l’idée que l’enjeu est de sortir du problème au plus vite, et surtout de ne pas apprendre de lui. C’est ne pas s’autoriser à prendre une tangente. Et on ne veut pas s’attacher à des espoirs qui permettraient de faire taire la colère.
Sur l’image il est écrit : « Nous ne reviendrons pas à la normalité car la normalité était le problème »
Marielle : Quand je vois ça / ça me fait frémir ça me donne espoir / c’est grisant / c’est flippant. Ça me confirme qu’il y a des trucs qui tournent pas rond, que je le sens. Que “ok je veux bien que le super médecin ne gagne pas – même si j’aimerais qu’il sauve tout le monde”.

 

Ouvrir les yeux dans le noir
Il y a quelque chose qui a été éventré. Défiguré. On cherche les mots. On cherche les histoires. Et en voici une qui nous a permis d’accepter une chose : parfois les stocks d’interprétation du monde en réserve ne suffisent pas. Parfois ce dont on essaie de parler nous déborde. Et nous défigure.
Gravement blessée par un ours alors qu’elle enquête sur son terrain du Kamtchatka, l’anthropologue Nastassja Martin en a fait l’expérience tout à fait littéralement, et son témoignage fait glisser quelque chose dans notre volonté à trouver des certitudes.
Extraits de Vivre plus loin – à propos de Croire aux Fauves de Nastassja Martin
Par Sophie Bogaert dans AOC

 

 

L’an 020, ça se prépare !
C’est alors que commence à se fabuler le besoin de prolonger ce moment de suspension, différemment que sous sa forme autoritaire actuelle, d’une immobilité propice au rebond. On se dit qu’il faut se préparer à bondir.
Si le capitalisme est une entreprise d’irresponsabilisation (comme le disait Isabelle Stengers dans la vidéo de la lettre #1), il faut se rendre capable de pointer les responsables des désastres écologiques, sociaux, et psychologiques de notre époque, et se donner l’habileté (ou l’habilitation) à répondre collectivement à ce temps de bascule que dessine l’intrusion du coronavirus.
Et peu importe que ce temps de suspension soit certainement dû au fait que le corona touche principalement les classes dominantes, nous avons l’opportunité de nous le réapproprier.
Frédéric Lordon, Ces connards qui nous gouvernent
Courrier d’Alain Damasio
Nous avons choisi entre nous un nom de code, en référence à un vieux film français, fabulation politique d’une société qui décide un jour de tout arrêter pour voir ce qu’il se passe : l’An 01.
Sauf qu’ici, ce n’est pas « l’An 01, et si on arrêtait tout », mais « l’An 020, et si on ne reprenait rien ». On voudrait le partager avec vous, ce film et ce nom de code.
Parce que s’il y a bien quelque chose dont on est certain c’est que l’An 020, ça se prépare collectivement, avec toute l’attention dont on arrivera à se rendre capable… Se muscler la vivacité, pour se préparer à bondir toustes ensemble.

 

Des jeux, des protocoles, des expériences à tester pour apprendre à respirer sous l’eau.

 

Tuto n°1 : souffler en commun par Natacha

Natacha : « Bonjour, nous vous invitons à partager notre petit rituel de soin : chaque jour vers 18h, on commence il fait jour on termine c’est la nuit. »
Avec Mélo, Anti et Nana, nous pratiquons, activons des respirations, en position allongée, en tailleur, ou autres. Pour apprendre à respirer sous l’eau, il est bon d’apprendre à respirer tout court, et accorder les rythmes de respiration, est une bonne manière d’entamer de la communauté. Nous nous rendons attentifs à notre souffle intérieur, en le sentant et en l’écoutant, aussi en se laissant traverser par le souffle de nos voisin.e.s.
Comment laisser habiter notre souffle, lui faire de la place, une sorte d’hospitalité avec l’invisible ? Parfois, nous relions les souffles qui se matérialisent, aux bruits et aux sons de notre environnement.
Ces propositions peuvent se pratiquer seul.e et à plusieurs.
Voilà une invitation pour expérimenter d’autres souffles, et se préparer à chanter, improviser pour pouvoir mêler nos voix à celles des autres à 20h, et respirer dans une communauté élargie !
Voici un pdf pour pratiquer des respirations seul.e.s ou à plusieurs. Si vous souhaitez d’autres exercices respiratoires, n’hésitez pas à envoyer un mel à Natacha  Muslera à chaosmose@ubaa.net

 

 

 

 

Tuto n°2 : écouter les « sans voix »

Julie et Christophe : « Tendez l’oreille, concentrez-vous, chaque son de votre quotidien a quelque chose à raconter. Le grognement du frigidaire, le buzz du vieux réveil, le chien au loin, la personne qui téléphone à la fenêtre à l’autre bout de la rue, tous ces sons dessinent votre monde. »
Il y a tant de choses que nous entendons à chaque instant de nos vies. Mais en ce moment, il y a aussi des sons qui ont disparu, ou qui se sont raréfiés. Par exemple, je n’entends plus grincer le portail de la voisine à 7h30 quand elle part travailler, je n’entends plus les enfants dans la cour de l’école, je n’entends plus ou presque plus la circulation sur la route, le brouhaha lointain de l’autoroute, les avions dans le ciel. La plupart des sons qui créent d’ordinaire un fond sonore incessant se sont tus.
Le paradoxe c’est qu’il n’y a pas moins de sons ni moins de bruits, au contraire, il y en a beaucoup plus qui arrivent jusqu’à nos oreilles. Le brouhaha urbain de nos vies contemporaines est pour nos oreilles l’équivalent de ce qu’est le brouillard pour notre perception visuelle quand aucune vision du lointain, aucune profondeur ne sont possibles, que très peu de détails sont visibles. Les flux des automobiles, des autoroutes, des avions, des trains, des camions écrasent nos espaces sonores, renvoient les sons les plus discrets dans l’oubli et nous condamnent à percevoir uniquement ce qui est proche ou très fort. C’est ainsi que la plupart des sons se retrouvent dans la catégorie des « sans voix ».
En ce moment nous vivons une période exceptionnelle, pendant laquelle les « sans voix » ont la parole. Profitons-en pour les écouter. L’écoute est un acte, un choix, une intention qui nous permet de percevoir le monde autour de nous, d’en sentir la profondeur, la fragilité et la complexité, pour mieux agir.
«Je voudrais avancer l’idée que la perception est en fait non seulement une action simulée, mais aussi et essentiellement une décision. Percevoir ce n’est pas seulement combiner, pondérer, c’est sélectionner. C’est choisir, dans la masse d’informations disponibles, celles qui sont pertinentes par rapport à l’action envisagée.»  Alain Berthoz dans La Fragilité de Miguel Benasayag
Tuto écouter les sans voix

 

Pour trouver dans la littérature et la poésie des pistes et du soin.

 

 

« Il faut repenser le vivant qui est lui-même en train de se repenser » 

avec Nastassja Martin

En prolongement des questionnements partagés dans le Coeur des Interrogations, un bel entretien avec l’anthropologue Nastassja Martin, autrice de Croire aux Fauves.

 

 

“Par delà nature et culture”

avec Philippe Descola et Alessandro Pignocchi
Nastassja Martin fait partie de la jeune génération de chercheur.ses formé.es par l’anthropologue Philippe Descola. Il fut l’un des premiers en France à reconsidérer l’idée de nature, dessinant la voie d’une nouvelle relation entre les humains et le monde qu’ils habitent avec tant d’autres. Alessandro Pignocchi, anthropologue et auteur de BD, a publié plusieurs albums pour marcher avec pas mal d’humour dans les pas et les concepts de Philippe Descola. Ici son blog et des extraits sélectionnés.

 

 

Retour d’expériences, récits de nos tentatives et de nos explorations personnelles, écrits, dessins, témoignages, tout ce qui peut participer à vivre le présent et préparer l’après.

 

Tentative d’épuisement d’un balcon

 » Faire commun, faire ensemble?

Seule dans l’appart, seule sur le balcon?
Je fais ensemble avec qui, avec quoi ?
Alors l’infiniment moindre, le pas grand chose, je le dessine, je l’agrandis, je plonge dedans…en apnée, sûrement.
J’Imagine pour mieux sortir la tête.
Je m’Interroge sur un possible retour.
Je m’Irrite aussi.
Et vous, c’est comment chez vous ?
F. Manson.

 

Une autre vérité
« Une vidéo non finie, encore ouverte. Non loin de chez moi à quelques pas pressés, la joie de pouvoir sentir l’eau qui jaillit; coule, goutte, sculpte, nous habite, nous lie. Pas de représentation précise dans ces images, il s’agirait plutôt d’y voir un acte d’ouverture et de co-participation à une continuité du monde. Ce petit film inachevé fait partie d’autres films inachevés aussi, ils ont été réalisés ces derniers jours lors de très courtes escapades rompant la fixité du confinement. »
Grégoire Edouard

Journal d’un quartier confiné
« Il paraît que les journaux de confinement sont à la mode. Bourgeois, déconnectés, romantiques, on les accuse de bien des maux. Le méritent-ils ? Peut-être, sûrement, en vérité je ne suis pas allée le vérifier de moi-même, car les histoires de vie intime ne m’intéressent pas plus que ça. D’ailleurs quel intérêt il y aurait-il à ce que je raconte mes journées ? Hier j’ai fait du sport, cuisiné un couscous et regardé Ivre de femmes et de peintures. Sympathique, mais pas de quoi remplir des lignes. Non. Ce qui m’a donné envie d’écrire ce n’est pas tant la réorganisation (modeste) de mon quotidien mais plutôt celle du quotidien de mon voisinage. Et oui, parce que maintenant que tout le monde est confiné à la maison du levé au couché et inversement, on a le temps de beaucoup mieux s’observer, se découvrir. Peut-être même se connaître. »
Chloé Mazzani
Lire le journal

 

Des initiatives à découvrir, des appels à participation, des réseaux d’entraide.

 

Pour s’entraider…

La pétition pour une protection solidaire en temps de confinement, par les collectifs, assos et syndicats du Manifeste pour une Marseille vivante et populaire.
Des associations et coopératives s’organisent (dont Les oiseaux de passage, plateforme coopérative co-initiée par Hôtel du Nord) pour que les citoyens ou les professionnels de l’hébergement puissent facilement proposer un logement de courte durée aux personnels soignants et acteurs des services sanitaires et sociaux.
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Pour écouter
En prolongement du tuto d’écoute et pour ceux qui aiment enregistrer un site de cartographies sonores –> c’est par ici.
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Pour lire
En accès libre, Contagions, de Paolo Giordano, traduit de l’italien par Nathalie Bauer
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Pour compter les oiseaux
L’observatoire des oiseaux des jardins est un programme de la LPO (Ligue de Protection des oiseaux) de comptage des oiseaux à partir de vos jardins privatifs mais aussi de vos balcons. Le confinement peut être l’occasion d’y participer…
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Pour se détendre
Nous ne pouvons plus travailler ? BRAVO ! Profitons-en pour faire tout ce que nous n’avions jamais osé faire avant !
Ce n’est pas un média d’information, il n’y aura pas de conseils pour lutter contre le coronavirus. Ou peut-être, mais on ne vous conseille pas de les suivre.
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Pour danser toujours

Zammix feat. Beul & Coronita – Confinement Party vol 5
Zammix feat. Corojah – Confinement Party 6
Zammix & the Coronas – Confinement Party vol 7
Zammix feat. Cheb Corona – Confinement Party vol 8
Zammix feat. Coco, Roro & Nana – Confinement Party vol 9
Zammix feat. Coronax – Confinement Party vol 10
Zammix y su Choronestra – Confinement Party vol 11

Le CDI c’est quoi ?

Né des pratiques d’exploration du Bureau des guides du GR2013 et des habitants marcheurs de la coopérative Hôtel du Nord, le CDI est un lieu d’échange et de réflexions collectives, de textes, podcasts, musiques, films qui résonnent particulièrement avec la situation, ou qui permettent de prendre une tangente.

Il prendra pour l’instant la forme d’une newsletter contributive pour partager des initiatives, des pensées, des textes mais aussi des jeux et des protocoles pour mettre à l’épreuve notre manière d’habiter le monde et en ramener des récits, des dessins, des photos, n’importe quoi. Le CDI est une tentative de poursuivre les aventures commencées tout en réinventant le voisinage dans un monde confiné.

 

Le CDI c’est qui ?

Des habitants, des artistes, des citoyens qui aiment marcher et explorer pour mieux habiter et se relier, et toutes celles et ceux qui le veulent ou le voudront.

 

Toutes propositions de contribution (textes, dessins, vidéos…) sont bienvenues à l’adresse suivante : CDI@gr2013.fr